Un projet / Un témoignage

enseignant: Bernard Étienne
École André Cloix / Ecole de Loire . Nevers
Oreille et plume : Philippe Thémiot


Les insectes cartophages

 

En cliquant sur les images, vous pouvez accéder à la galerie des insectes.

D'où vient cette idée ?

Bernard dit qu'il a toujours aimé dessiner, que tout ce qui est graphique l'attire. Là, tout est parti d'une planche d'entomologie qu'il a trouvé belle et intéressante. Pourtant, le travail proposé aux élèves était très décalé de la technique initiale employée pour réaliser la planche (sans doute de la gravure). Alors, comment en est-il arrivé là ?

D'abord, il aime le matériau « carton » pour ses reliefs, son volume, sa couleur, et comment il se laisse travailler : on peut arracher des morceaux, on peut le percer, le trouer, etc. A chaque fois, les effets sont différents et permettent de jouer avec le dessin, la peinture... C'est en pensant à cela que Bernard a créé un lien : des insectes sur du carton, ça ne reste pas inactif, ça dévore, ça peut pondre dedans, ça peut se déplacer en faisant du bruit... D'où les insectes cartophages.

L'expérience de Bernard aussi compte : il a déjà fait explorer ce matériau pour faire fabriquer des masques, l'année précédente.

 
La technique employée était plus complexe et les effets recherchés différents. Les masques étaient conçus comme des rondes-bosses, les superpositions nombreuses, avec adjonction de plumes dans certains cas. Trois « couleurs » étaient utilisées, la peinture étant déposée le plus souvent en aplats. Les déformations du matériau étaient rares.

 

Pourquoi avoir choisi la contrainte du blanc et du noir comme seuls médiums, alors?

L'idée des résultats possibles lui apparaît quand il y réfléchit. Il reconnaît qu'il a déjà une sorte d'esthétique en tête, qui vient de son goût pour les matériaux bruts employés en Inde, en Afrique, pour les dégradés d'ocre, pour les multiples essences de bois... Ce sont les « référents culturels » que Bernard avait en tête lorsqu'il a pensé à ce travail. Ainsi il pense qu'on ne crée pas à partir de rien, que reproduire n'est pas inutile et que la technique ne peut pas être absente des séquences d'arts visuels, que l'on doit multiplier les essais, faire ses gammes, comme les musiciens, qu'elle est au service de la créativité, qu'elle ne constitue pas un frein mais lui donne matière à s'exprimer.

Mais pourquoi les insectes comme thème, alors, plutôt qu'autre chose ?

Avec les insectes, il a tout de suite pensé à la dimension pluridisciplinaire : on peut écrire sur les insectes, faire des recherches documentaires, des sciences, travailler l'expression l'orale... parce qu'avant de dessiner un insecte, il faut déjà savoir comment c'est fait ! En les comparant, on s'aperçoit qu'ils ont tous six pattes, une tête, un thorax et un abdomen, que les parties ne sont pas jointes n'importe comment, que les pattes ne peuvent être orientées comme bon nous semble, qu'elles sont elles aussi constituées de plusieurs morceaux, que les têtes ont des mandibules, etc. Tout cela constitue des contraintes que les enfants vont découvrir. L'invention d'un insecte est rendue possible en tenant compte de contraintes choisies, connues et comprises par tous.

Comment repère-t-il la créativité des élèves, en examinant leurs productions ?

Tout au long de la réalisation, il leur demande de prendre des distances à l'égard de ce qu'ils font, de réfléchir à ce qu'ils veulent faire ressortir, mettre en valeur, et d'essayer différentes techniques pour y parvenir, par exemple en comparant avec les autres productions. On peut noter certaines fois des effets graphiques, d'autres fois un travail de masse sur des formes géométriques : il dit en regardant les productions que certains sont plus dans le dessin, que d'autres sont davantage dans la peinture. Ils peuvent donc comparer l'intérêt des différents opérations et techniques choisies. Ainsi, certains peignent directement sur le fond des formes géométriques pour reproduire les dessins des élytres, d'autres peignent un fond et repeignent par dessus, d'autres enfin utilisent la peinture comme le dessin de décoration, et ce sont les graphismes qui habillent les formes. Il donne des indications si cela est demandé ou nécessaire, il leur demande d'apprendre à regarder ce qu'ils font et ce que réalisent les autres. Donc la multitude des combinaisons possibles est peut-être une des sources de la diversité des réalisations.

Les contraintes sont importantes, est-ce que la diversité de réalisations peut encore avoir d'autres explications ?

Il précise le cadre de ce travail, assez original : il s'agit d'un atelier intégratif accueillant une fois par semaine tous les enfants de cycle 3 et les grands élèves de l'École de Loire en décloisonnement, dans des ateliers en arts visuels, informatique, éducation musicale, graphisme et poterie. Chaque atelier dure deux séances d'une heure quinze. Le fait que chaque séance ait lieu en deux parties facilite la mise à distance et permet à l'enseignant d'analyser les productions, d'avoir des idées supplémentaires, de proposer des solutions de complément si elles n'apparaissent pas dans l'échange, comme par exemple ici l'utilisation du rehaut.

Quand on regarde les réalisations finales, on a souvent l'impression que les élèves ont eu une certaine facilité d'exécution, que cela n'était pas très difficile pour eux. Quels problèmes ont-ils le plus souvent rencontrés ?

Les efforts fournis sont toujours variables. Il pense en particulier au travail au pinceau, pour des choses apparemment aussi simples que gérer la quantité de peinture par rapport à la quantité de peinture. Peindre par dessus un fond en choisissant les effets. Et aussi la maîtrise du geste graphique (plus on appuie, plus...). Donc, il y a pour certains élèves des petits exercices pour apprendre à dessiner avec le pinceau, si cela correspond à leurs besoins et à leurs choix. La technique est au service des intentions, elle n'est pas travaillée pour elle-même, mais elle ne peut pas être absente non plus. Un autre problème important : la taille de la réalisation. C'était une contrainte de départ que de dessiner des insectes qui tiennent pratiquement la totalité du carton support. Et l'évaluation existe tout au long du projet. Elle porte sur l'observation des contraintes qui apparaissent progressivement, et sur le rapport entre les intentions, les choix des élèves et les résultats obtenus. Les autres élèves jouent alors un rôle pour exprimer ce qui fonctionne et ce qui pose problème, ce qu'on ne voit pas ou ne comprend pas.

Comment s'y est-il pris pour parvenir à ce résultat, quelles sont les étapes de la séquence, de façon synthétique ?

Étape 1 : Inventer un insecte qui mange le carton (« insecte cartophage »). Pour l'inventer, les élèves disposaient tous d'une planche d'entomologie qu'ils ont analysée : à quoi ça sert, qu'y voit-on ? Cette observation débouche sur de l'expression orale, avec de l'oral descriptif sous forme d'exposé, pour décomposer, inventorier, préciser, décrire les différentes parties des insectes, leur organisation spatiale, leur fonction, employer le vocabulaire spécialisé en recherchant dans les différentes sources documentaires, etc.

Étape 2 : Sur une feuille 21x29,7 pliée en deux, avec crayon & gomme, dessiner deux insectes très différents et obligatoirement différents des insectes pris un par un sur la planche. Ces insectes devaient être le plus grand possible sur la demi-page.

Étape 3 : Les réalisations sont montrées aux autres et donnent lieu à échanges, à confrontation (évaluation formative) au regard des consignes données. Les manières de se décaler des insectes réels sont inventoriées (systèmes de collage, de déformation, d'emboîtement, de décoration, etc.). Les opérations plastiques et les gestes techniques possibles au regard des contraintes sont alors connus de tous. On repère aussi ce qui ne fonctionne pas malgré l'observation des contraintes et pourquoi (les caractéristiques des insectes déjà évoquées plus haut).

Étape 4 : Distribution des plaques de carton. Il s'agit « d'inventer votre insecte final » à partir des remarques faites par le groupe et l'enseignant, et en se servant, si nécessaire, des essais déjà faits sur papier. On n'a toujours pas le droit de reproduire un insecte de la planche d'entomologie. C'est toujours le crayon de papier qui est l'outil.

Étape 5 : Mise en peinture du crayonné à l'aide de gouache noire ou blanche. Les élèves tâtonnent, ceux qui le souhaitent peuvent faire des essais sur d'autres cartons, il n'y a pas de contraintes de réalisation.

Étape 6 : Nouvelle phase d'échanges avec incitation à la découverte des techniques employées par les autres élèves, avec retour sur leur propres réalisations, améliorations, essais possibles.

Étape 7 : Expression orale : Les insectes commencent à exister, mais ils ne sont pas actifs pour autant. Que peuvent-ils faire sur ce carton ? Les enfants imaginent des actions de déplacement comme creuser des galeries (scolytes), des actions de déformation du carton par exemple en le mangeant (insectes xylophages), en faisant des trous, etc.

Étape 8 : Action concrète sur le carton en tenant compte des caractéristiques de l'animal. Possibilité d'utiliser la peinture pour compléter cette action.

Étape 9 : Présentation de la technique du rehaut pour donner la sensation de relief et emploi pour ceux qui le souhaitent.

Étape 10 : Observation, analyse des productions et préparation de l'exposition (but, intérêt, idées de présentation des réalisations en fonction du lieu) de fin d'année. La galerie des enfants sur Parvis58 est aussi évoquée.

 

 

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